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Carnets de voyages
SI PENTEDATTILO
M’ÉTAIT CONTÉ...
Sis à 250 mètres au-dessus du niveau de la mer sur la falaise du Mont Calvario dans la province de Reggio Calabria, Pentedattilo doit son nom à sa forme rocheuse caractéristique qui jadis rappelait celle d’une main gigantesque à cinq doigts (penta + daktylos), certains s’étant effondrés au fil du temps. Aujourd’hui abandonné de la population qui a migré vers la vallée aux 19 et 20 siècles, il n’en reste pas moins un des lieux les plus pittoresques et mystérieux de l’Area Grecanica calabraise.
UN PEU D’HISTOIRE
Colonie de la Magna Grecia établie en 640 AC, Pentedattilo est un centre économique florissant durant toute la période gréco-romaine. Sous la domination bizantine commence un long déclin marqué par de fréquentes incursions des Sarrasins puis des troupes du Duc de Calabre.
Au 12 siècle, Pentedattilo est conquis par les Normands puis annexé à Condofuri et Montebello Ionico en une baronie offerte à la famille Abenavoli par le roi Ruggero d’Altavilla. L’hégémonie des Abenavoli diminue au fil du temps et, en 1589, pour cause d’attribution illégitime, le territoire est vendu aux enchères à la famille Alberti qui le possède jusqu’en 1760, puis est cédé au marquis de San Luca et enfin à la famille Ramirez en 1823. En 1783, le village est gravement endommagé par un tremblement de terre, obligeant la population à migrer vers Melito Porto Salvo. Cette émigration perdure jusqu’en 1980, le village est complètement abandonné. Dans les années 1990, commence la lente renaissance et la restauration de Pentedattilo grâce à la contribution d’associations culturelles et de volontaires venus de toute l’Europe.
Chaque été, il reçoit le festival itinérant Paleariza, célébrant la culture grecque, et d’août à septembre, le festival international du court-métrage de Pentedattilo qui unit cinéma et héritage du terroir.
LE MASSACRE DES ALBERTI
Dans la seconde moitié du 12 siècle, Pentedattilo est le théâtre d’un tragique événement qui a inspiré de nombreuses légendes par la suite. Il met en scène deux familles nobles de l’époque, les Alberti de Pentedattilo et les Abenavoli de Montebello Ionico qui ont déjà régné sur Pentedattilo. Depuis longtemps ces familles se disputent les frontières de leur territoire.
Vers 1680, les tensions s'apaisent momentanément grâce à l'intervention du vice-roi de Naples qui veut pacifier la région et parce que le baron Bernardino Abenavoli désire épouser Antonietta, fille du marquis Domenico Alberti. Mais ce dernier meurt en 1685 et le mariage n'est pas célébré. Son fils Lorenzo lui succède et épouse quelques mois plus tard Caterina Cortez, fille du vice-roi de Naples. Un long et somptueux cortège mène de Naples en Calabre le vice-roi, son épouse, sa fille Caterina et son fils Don Petrillo Cortez. Après le mariage, Don Petrillo doit rester à Pentedattilo avec sa mère malade qui ne peut repartir à Naples. Il s'éprend d'Antonietta, soeur de Lorenzo, et veut l’épouser. L’annonce des fiançailles entre Don Petrillo Cortez et Antonietta Alberti met le baron Bernardino Abenavoli dans une telle fureur qu’il décide d’exterminer la famille Alberti.
Durant la nuit du 16 avril 1686, Giuseppe Scrufari, serviteur infidèle des Alberti, fait entrer Bernardino et ses hommes armés dans le château de Pentedattilo. Parvenu à la chambre de Lorenzo, Bernardino le tue à l'arquebuse et au couteau. Puis il se lance à l’assaut des autres chambres et massacre la plupart des occupants. Simone Alberti, le jeune frère de 9 ans de Lorenzo, est précipité sur un rocher. Seules sont épargnées Caterina Cortez, Antonietta Alberti, sa petite sœur Teodora et sa mère Donna Giovanna. Don Petrillo Cortez est pris en otage, comme monnaie d’échange en cas d’éventuelles mesures de rétorsion du vice-roi de Naples. Don Petrillo et Antonietta sont séquestrés au château de Bernardino à Montebello Ionico. Bernardino épouse Antonietta contre son gré le 19 avril 1686.
La nouvelle du massacre des Alberti parvient en quelques jours au gouverneur de Reggio Calabria qui en avertit le vice-roi de Naples. Une expédition punitive est aussitôt envoyée en Calabre. Le château de Bernardino Abenavoli est pris d’assaut, et le fils du vice-roi, libéré. Sept des auteurs du massacre sont capturés, y compris Scrufari. Ils ont la tête tranchée et pendue aux créneaux du château de Pentedattilo. Bernardino réussit tout de même à s’échapper en emmenant Antonietta qu’il laisse dans un couvent. Il s’enfuit à Malte puis à Vienne où il s’engage dans l’armée autrichienne. Il est tué d’un coup de canon le 21 août 1692 au cours d’une bataille navale. Antonietta Alberti, dont le mariage avec Bernardino est annulé en 1690, finit ses jours au couvent cloîtré de Reggio Calabria à tout jamais meurtrie d’avoir été involontairement la cause du massacre de sa famille.
Une des légendes issues de cette tragédie dit qu’un jour une énorme main s’abattra sur les hommes pour les punir de leur soif de sang. Selon une autre, les tours en pierre de Pentedattilo représentent les doigts ensanglantés de la main du baron Abenavoli (pour cette raison Pentedattilo est souvent dénommée «la main du diable»). Ou encore, certains soirs d’hiver, quand les vents violents soufflent dans les gorges de l'Aspromonte, on croirait entendre les hurlements du marquis Lorenzo Alberti.
Andrée Houmard-Letendre, mars 2010